L’article a d’abord été publié le 9 février 2026 dans le quotidien Le Soleil.

Il faut remonter le fil du temps, bien avant les premières neiges olympiques, pour retrouver la trace d’un homme à l’histoire fascinante, dont le parcours a été enseveli sous des décennies d’oubli et de confusion historique.
Son nom: David «Dave» Béland. Non seulement ce fils de Québec a-t-il foulé la piste des Jeux de Londres en 1908, mais il fut également l’une des figures les plus colorées du sport professionnel naissant, œuvrant dans l’ombre des légendaires «Bulldogs» de Québec et du Canadien de Montréal.
Une identité brouillée par l’histoire

Retracer le parcours de Dave Béland relève de l’enquête policière. Les pistes sont brouillées, les noms changés, les origines tantôt irlandaises, tantôt canadiennes-françaises.
Mes recherches permettent aujourd’hui d’affirmer que le sprinteur est né David Henri Victor Béland dans la paroisse St-Jean-Baptiste à Québec, le 28 octobre 1881. Il est le quatrième enfant de Catherine Edwards, de descendance irlandaise, et de Thomas Béland, dit Belleau, dont les parents sont Canadiens-français.
Le petit Dave n’a pas deux ans lorsque sa mère décède prématurément. La famille éclate. Alors que son père se remarie et part refaire sa vie — et son nom, signant dorénavant Thomas D’Arcy Belleau — à Toronto avec les aînés, Dave reste à Québec.
Il grandit à Saint-Colomb de Sillery, élevé par ses oncles et une tante.
C’est ici, sur les pavés et les terrains de la Vieille Capitale, que le jeune homme commence à faire parler de sa vélocité exceptionnelle au tournant du siècle.
L’homme le plus rapide au monde!

Dès 1902, la Presse le qualifie de champion canadien du 100 et du 300 verges. Béland est un cheval de course, un athlète complet qui peaufine son art jusqu’à New York. Il s’installe aussi un temps à Peterborough, où il épouse Mildred Breault en 1904 avant de revenir à Québec.
Ses chronos, pour l’époque, sont stupéfiants. En 1903, il franchit les 100 verges en 9,8 secondes. En juillet 1906, le Oshawa Reformer avance même qu’il égalise le record du monde de la distance avec un temps de 9,6 secondes. Dave Béland ne court pas seulement contre des adversaires ; il court après les défis.
Qu’il s’agisse d’un pari contre un joueur de crosse de Caughnawaga ou d’une course de patins à roulettes à l’académie Rollaway de Québec, il répond présent, tel un Louis Cyr de la vitesse.
Son rêve olympique manque cependant de s’effondrer en 1908. Lors des sélections canadiennes à Montréal, il est disqualifié en finale après quatre faux départs.
C’est ici que l’attachement de sa ville natale change la donne. Refusant de voir leur champion rester à quai, son club athlétique, les «Zouaves», organise une levée de fonds populaire. Dave ne partira pas représenter le Canada, mais bien «la Ville de Québec», comme le souligne fièrement Le Soleil de l’époque.
Embarqué sur le Victorian le 19 juin 1908, une montre offerte par ses admirateurs au poignet, il rejoint finalement l’équipe canadienne depuis Liverpool. Le 20 juillet, il s’élance sur la piste olympique de Londres.
Il terminera troisième de sa vague. Éliminé, il sera toutefois gagnant d’un 100 m post-olympique à Richmond, en Angleterre, «contre les meilleurs coureurs de l’univers» écrira Le Soleil du 29 juillet.

L’affaire «Walter Béland»: du scandale à la légende
Le retour au pays est marqué par un épisode rocambolesque qui témoigne de l’audace, voire de l’insolence de Béland. Le 31 octobre 1908, lors d’une course de 5 miles organisée par le Quebec Telegraph, un inconnu inscrit sous le nom de «Walter Béland» — prétendument le frère de Dave — écrase la compétition et disparaît sans réclamer son prix.
La supercherie est vite découverte : le mystérieux «Walter» est en fait Fred Meadows, un coéquipier olympien de Guelph, 6e de cette épreuve à Londres. Dave l’avait fait venir pour humilier les coureurs montréalais et rafler la mise des parieurs. Le scandale est immense.

Béland perd son statut d’amateur pour la vie – tout comme Meadows – mais ce «crime» de lèse-majesté révèle un trait de caractère qui fera sa renommée: un sens de l’humour inébranlable.
L’âme des Bulldogs

Forcé de quitter la piste, Béland se réinvente en préparateur physique, un métier qu’il contribue à définir. De 1906 à 1917, il est l’homme de confiance des Bulldogs de Québec. Il est de toutes les conquêtes, dont les Coupes Stanley, et de tous les voyages.
Il est aussi associé à plusieurs clubs de crosse de Québec (National, St-Patrick), entraîne des boxeurs et participe au succès des clubs de hockey St. George et Emmets. Sa notoriété lui vaut même, en 1913, une offre du club de baseball professionnel de Buffalo pour devenir entraîneur.
Au-delà de la technique, Béland est le gardien du moral. On raconte qu’en 1915, pour effrayer des joueurs ontariens, il décrivait le hockey à Québec comme une boucherie où l’on ramassait «des morceaux de doigts et d’oreilles» sur la glace.
«Dave Beland est un atout précieux pour les gars, particulièrement en déplacement. Il assure l’ambiance dans le vestiaire avec ses blagues et ses anecdotes, ce qui garde tout le monde de bonne humeur. Outre son dévouement constant auprès des joueurs, il veille avec une rigueur exemplaire à ce que toute la logistique soit réglée comme du papier à musique.» — Québec Chronicle, 26 janvier 1916
L’apothéose avec le Tricolore

Après un passage par l’Université McGill (rugby et Jeux d’Anvers en 1920), Dave Béland atteint le sommet avec le Canadien de Montréal.
Engagé en 1919, il supervise un véritable département de la performance, instaurant des camps d’entraînement hors glace, une nouveauté absolue pour l’époque.
Une fin prématurée
La tuberculose l’emporte le 21 février 1924, à Montréal. Il n’a que 42 ans. L’impact est immense: Léo Dandurand et toute l’équipe du Canadien assistent à ses funérailles. Quelques semaines plus tard, lorsque le Canadien remporte la Coupe Stanley, une pensée émue va vers lui.
Une bague offerte en tirage permet de récolter 425 $ pour sa famille. En mai, sa veuve refusera toutefois la charité pour lui ériger une pierre tombale.
Elle meurt à son tour 3 ans plus tard, sans l’avoir fait.
Qui oubliera jamais les exploits de ce pince sans rire incomparable, ses légendaires frimes et ses fines réparties?— Paul. E.-Parent, Le Soleil, 22 février 1924.
Il est temps de redonner à Dave Béland, premier olympien de Québec et préparateur des champions, la place qui lui revient au panthéon de notre histoire sportive.
Dave Béland en quelques dates
- 1881: Naissance à Québec;
- 1906: Égalise officieusement le record du monde du 100 verges (9,6 s);
- 1908: Premier athlète de la région à participer aux Jeux olympiques (Londres);
- 1906-17: Entraîneur et préparateur physique des Bulldogs de Québec;
- 1919-23: Entraîneur et préparateur physique des Canadiens de Montréal;
- 1920: Accompagne la délégation canadienne aux Jeux d’Anvers comme entraîneur;
- 1924: Décès à Montréal à l’âge de 42 ans.
Ce texte est signé par Marc Durand, pour le compte de la Société d’histoire du sport de la Capitale Nationale (SHSCN).