Il y a 100 ans, Québec faisait son entrée dans la LNH.


Trahison, record et saison de misère.

Il y a 100 ans, Québec faisait son entrée officielle dans la LNH en accueillant les Canadiens de Montréal à l’aréna du Parc Victoria. Mais en ce 25 décembre 1919, l’équipe ne compte que sept joueurs à sa disposition sur un maximum permis de 10, dont quelques-uns qui se pointeront le jour du match. La défaite de 12-5 encaissée devant près de 4000 spectateurs fort déçus sera à l’image de la saison catastrophique et sans lendemain des Bulldogs, leur seul dans la Ligue nationale de hockey.

L’Aréna construit pour les Bulldogs de Québec, après leur deuxième conquête de la Coupe Stanley en 1913. Cette photo, datant du début des années 40, le situe bien, devant le tout nouveau stade municipal du Parc Victoria. L’Aréna a été détruit par les flammes à l’été 1942. Sources : BANQ

Depuis les débuts du hockey organisé en 1886, le Québec Hockey Club a été sollicité pour faire partie de la meilleure ligue au pays. Un groupe sélect qui compte des équipes de Montréal, Québec, Ottawa, puis Toronto, a participé à la création de six ligues menant jusqu’à la fondation de la LNH, à l’automne 1917. L’objectif était de se défaire d’Eddie Livingstone, le mal-aimé propriétaire des Blushirts de Toronto, qui se retrouvait seul dans la désormais moribonde ANH (Association nationale de hockey).

Les Bulldogs de Québec étaient pourtant du groupe fondateur de la LNH, mais en raison de la Première Guerre mondiale, des finances et de la rareté des joueurs disponibles, ils ont été forcés de louer ses joueurs aux autres équipes du circuit. Voilà pourquoi Joe Malone, grande vedette des Bulldogs, s’aligne avec le Canadien en 1918, année où il obtiendra sa fameuse saison record de 44 buts en 20 parties.

Depuis le retrait des Wanderers de Montréal, en janvier 1918, la LNH n’a que 3 équipes, soit le Canadien, les Sénateurs et le Toronto St. Patricks (qui deviendra les Maple Leafs en 1927). La ligue, qui souhaite équilibrer son calendrier 1919-1920, proposera une ultime chance au groupe de Québec de joindre ses rangs.

Manchette du quotidien Le Soleil du 26 décembre 1919.

En quête de Canadiens-français.

L’équipe sera rebaptisée «Club Athlétique Québec» à la suite de la vente du «Club Hockey Québec» en 1918 à Percy Quinn, un faire-valoir d’Eddie Livingstone, qui veut ainsi intégrer la nouvelle ligue. Cette décision permet à la ligue de suspendre définitivement la franchise «Québec Hockey Club» de ses cadres et d’effacer à jamais l’ombre de Livingstone sur son circuit.

Le «nouveau» club québécois demeure toutefois associé au surnom de Bulldogs. Il est géré par les mêmes administrateurs, porte les mêmes couleurs et a droit aux mêmes joueurs qu’à sa dernière présence en 1917. Toutefois, son gérant, l’expérimenté Mike J. Quinn, un évaluateur de la Ville de Québec derrière les conquêtes de la Coupe Stanley de 1912 et 1913 désire manifestement modifier l’image de sa formation. Il sait que les amateurs préfèrent encourager les joueurs francophones, absents de l’équipe depuis pratiquement 15 ans.

Le message lancé dans L’Événement-Journal en novembre le confirme : «M. Quinn a l’intention d’engager des Canadiens-français aussi pour défendre nos couleurs. Il est actuellement en pourparlers avec Edmond Bouchard, Arthur Gagné, Arthur Desbiens et autres, et nous avons de grandes chances d’avoir un club bilingue sur la glace cet hiver.»

Ce qui s’avère un échec retentissant. Tous les joueurs canadiens-français sollicités refusent de compromettre leur carrière chez les amateurs au profit du club professionnel de Québec, comme Wilfrid Turgeon, Henri Trudel, Arthur Desbiens, Joe Roy.

Mêmes résultats pour les francophones de l’extérieur de la capitale. L’attaquant ontarien Joe Matte refuse l’offre de Québec avant de s’entendre avec Toronto. En janvier, Quinn est à Ottawa et tente, pendant plus d’une heure, de convaincre sans succès la famille d’un jeune joueur amateur de 18 ans nommé Aurèle Joliat. Ce dernier deviendra, quelques années plus tard, un grand héros du Canadien de Montréal.

Le joueur des Montagnais de Québec Arthur Gagné entreprendre la saison suivante la première de ses 16 saisons de hockey professionnel, dont 228 matchs dans la LNH avec Montréal, Boston, Ottawa et Detroit.

Le cas d’Edmond Bouchard est encore plus désolant. L’attaquant le plus populaire de Québec chez les amateurs a compté pas moins de 72 buts en 30 parties durant trois saisons avec les Montagnais. Ce joueur originaire de la Mauricie qui fait saliver les Bulldogs depuis 1916 se laisse désirer avant de demander une étonnante faveur pour le premier match des Bulldogs dans la LNH en décembre 1919.

Bouchard accepte de porter l’uniforme, mais souhaite demeurer sur le banc des joueurs. Quinn refuse par crainte que les spectateurs se questionnent sur l’inutilisation de leur favori. Le 2 janvier, le club québécois pousse l’audace de l’annoncer dans l’alignement partant contre Ottawa. Il n’en sera rien. On apprend bien vite que Bouchard a quitté la ville pour jouer avec le club Hochelaga, club amateur de la ligue senior de Montréal.

Une enquête menée deux ans plus tard sème la consternation dans les rangs amateurs. Edmond Bouchard a joué avec Hochelaga pour un salaire de 750 $. Bouchard sera banni du hockey amateur le 2 janvier 1922. Ainsi coincé, il signera le même jour pour le Canadien. Il disputera 220 matchs dans la LNH avec Montréal, Hamilton, les Americans de New York et Pittsburgh.

Sans doute par désespoir, on rebaptisera «Carpentier» un vétéran joueur né aux États-Unis du nom de Ed Carpenter…

À défaut d’argument convaincant auprès des Canadiens-français, il faut reconnaître le flair de Mike J. Quinn: Matte, Bouchard, Gagné et Joliat connaîtront de grandes carrières chez les professionnels. Leur présence chez les Bulldogs de Québec en 1920 aurait peut-être changé le cours de l’histoire.

Edmond Bouchard
Edmond Bouchard, alors échangé à Hamilton en 1922 pour… Joe Malone.

Une piètre équipe et son joueur étoile.

Si les Québécois Joe Malone, George Carey et le défenseur manitobain Harry Mummery sont de bon calibre, les quelques rares joueurs qui ont accepté les offres salariales, pour la plupart des vétérans en fin de carrière, ne sont plus à la hauteur.

Tommy Smith, ex-vedette des Bulldogs et venu en renfort le 5 janvier, n’est plus que l’ombre de lui-même. Il quitte la ville un mois plus tard, blanchi pendant dix matchs.

Le seul joueur amateur de Québec mis sous contrat par l’équipe sera le jeune gardien de 19 ans Frank Brophy, au péril de sa vie, littéralement démolit par les tirs ennemis. Il ne terminera pas la saison et quittera définitivement le hockey, avant de décéder en 1930 à la suite de complication pulmonaire apparemment lié à un lancer reçu d’un joueur d’Ottawa.

Sept buts pour l’imbattable Malone.

Avec dix défaites en 11 matchs, le club n’incite pas les amateurs à se déplacer à l’Aréna pour le fameux match du 31 janvier 1920. C’est aussi le soir le plus sibérien de l’hiver. Le mercure atteint –33 °C et l’Aréna non chauffée du Parc Victoria explique en partie les quelque 1200 spectateurs, la plus petite foule de la saison. Ces braves sont témoins d’un spectacle signé «Fantôme» Malone, qui passera à l’histoire.

Joe Malone compte le premier but du match sur une échappée, puis inscrit les trois buts de son équipe en deuxième période. Les Bulldogs mènent alors 6-4. Le Saint Patrick, qui a le luxe d’avoir un gardien auxiliaire, remplace Mitchell par Lockhart en troisième. Après avoir vu Toronto ramener le pointage 7-6, Malone complète son irrésistible poussée. Il compte trois autres buts dans les 10 dernières minutes du match, le dernier avec 45 secondes à faire. Son équipe l’emporte 10-6. Malone enregistre sept buts importants dans une cause gagnante par des conditions climatiques épouvantables.

L’Événement-Journal décrit l’exploit du Fantôme : «Joe Malone a joué l’une de ses parties d’autrefois et a à lui seul compté sept points dans la soirée. Joe était en verve et chaque fois qu’il a eu la chance de trouver un point faible dans la muraille torontoise, il lançait avec une rapidité étonnante […]».

Sommaire du match de sept buts de Joe Malone. La Patrie, 2 février 1920

Il s’agit d’un record de la LNH, mais sa récente histoire ne compte que 80 matchs en saison régulière. Cette marque a pris de l’ampleur depuis: plus de 50 000 matchs ont eu lieu sans qu’un autre joueur répète cet exploit. Darryl Sittler, des Maple Leafs de Toronto, est le dernier joueur à s’en être approché avec six buts en 1976.

La fin d’un mauvais rêve.

Malgré l’embauche d’un joueur prometteur de Hamilton, Thomas McCarthy, juste à temps pour la seconde moitié de la saison, l’équipe s’incline 5-0 contre les Sénateurs d’Ottawa devant 5000 spectateurs, qui a défaut d’avoir droit à un bon spectacle, lancent des pommes de terre, des bouteilles et du charbon en direction des joueurs des Sénateurs.

Le gardien Brophy aura le plaisir d’avoir le meilleur sur Georges Vézina le 21 février dans une victoire de 8-7 sur le Canadien en prolongation, là où Joe Malone surgit en héros en comptant le but égalisateur et le filet gagnant. Le Canadien aura toutefois sa vengeance le 3 mars à Québec. La nouvelle lumière rouge installée en début de saison pour souligner les buts scintille à 16 reprises derrière Frank Brophy, un record de la LNH encore inégalé, pour une défaite de 16-3.

C’est le 10 mars 1920 qu’a lieu le dernier match de l’histoire des Bulldogs de Québec.

Joe Malone touche la cible six fois dans une victoire de 10-4 contre Ottawa pour gonfler son total à 39 buts et ainsi devancé Newsy Lalonde par deux au sommet des buteur de la LNH. Cet exploit est d’autant plus méritoire que Malone était étroitement surveillé, étant le seul joueur véritablement dangereux de Québec.

montage : Ville de Québec

Le «Fantôme» est largement responsable des quatre victoires, inscrivant 21 buts au cours de ces quatre matchs. Malheureusement, ce titre sera la seule bonne note du club qui a aussi subi 20 échecs au cours de la saison.

Cette dernière rencontre est disputée devant environ 800 spectateurs. Clairement, les Québécois, comme ailleurs, apprécient un club fier qui lutte honorablement pour un championnat.

Le capitaine Joe Malone est appelé à réagir aux rumeurs torontoises qui déménagent le club de Québec dans la Ville reine ou vers sa proche voisine, Hamilton. Malone s’était adressé avec émotion au journaliste du Citizen croisé au vestiaire des Sénateurs: «Nous serons de retour l’an prochain avec l’une des meilleures équipes de la Ligue. Dieu seul sait pourquoi, plusieurs joueurs amateurs ont refusé nos offres. Avec un gardien et un défenseur d’expérience, nous aurions bataillé pour le championnat. Nous avons des plans pour l’an prochain et nous rattraperons le temps perdu.»

Parmi les plans évoqués dans l’article figure l’étonnante mention «d’un nouvel aréna au centre-ville, dont les travaux commenceraient une fois le dégel complété». Il n’y aura pas de nouvel aréna au centre-ville de Québec en 1921, ni de Club de hockey de la LNH avant 1979.

Le départ de l’équipe.

Le samedi 20 novembre 1920 à Montréal, Le Commissaire Calder propose aux propriétaires de franchises de la LNH de transférer celle qu’exploitait le Club Athlétique Québec à Hamilton, une destination logique vers l’éventuelle expansion aux États-Unis. Québec n’est pas représenté à cette rencontre. Mike J. Quinn semble avoir abdiqué. «Je ne voulais pas que le hockey meure à Québec. J’ai fait tout mon possible pour le garder en vie», dira-t-il.

Un nouveau groupe d’hommes d’affaires mené par Roy Halpin s’organise en quelques jours et mandate Alfred E. Faucher, gérant de la maison Sainte-Ursule (hôtel toujours en activité de nos jours), pour le représenter. Ce dernier, accompagné du vétéran dirigeant Eugène Matte, frappe à la porte de la réunion annuelle de la LNH du 27 novembre, à l’hôtel Prince George de Toronto. Faucher rapporte avoir été reçu cavalièrement.

Selon les propos de Frank Calder rapportés dans l’Ottawa Citizen, «le Club Athlétique Québec n’aurait jamais possédé la franchise, et que son droit de l’exploiter lui a été révoqué puisqu’ils ont négligé de payer une partie des cotisations envers la ligue et le salaire des joueurs. Toutes ces obligations financières ont été prises en charge par Ottawa, le Canadien et Saint Patrick». L’article ajoute que le Club Athlétique Québec, qui menaçait d’abandonner en pleine saison 1920, a donc été placé sous tutelle.

Matte et Faucher assistent impuissants à la transaction fatale. La franchise est acquise par Percy Thompson, de Hamilton, pour la somme de 5000 $. La LNH lui confère aussi les droits des joueurs que le Club Athlétique Québec détenait. Joe Malone demeure le capitaine et entraîneur des Tigers pendant deux saisons avant de réclamer une transaction vers Montréal, où il finira sa carrière comme joueur substitut en 1924.

Avec les Tigers de Hamilton, devant Newsy Lalonde. L’arbitre Lou Marsh est le même que le trophée qui porte son nom, attribué annuellement au meilleur athlète canadien.

C’est ainsi que prenait fin la rocambolesque aventure du premier club civil de l’histoire du hockey, né en 1878. En 1979, les Nordiques représenteront la Ville de Québec de nouveau dans la LNH, mais l’expérience ne durera que 16 ans. Encore une fois, la franchise devra poursuivre ses activités ailleurs, dans un marché plus rentable et plus attrayant.

L’histoire se répète, mais l’aventure nourrit encore les rêves de bien des gens à Québec, comme un cadeau de noël sous le sapin…

Quelques extraits sont tirés du livre « La Coupe à Québec » de Marc Durand, publié aux Éditions Sylvain Harvey.

https://www.marcdurand.ca/auteur

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