Un record longtemps ignoré.


Il y a 100 aujourd’hui, le 31 janvier 1920, à Québec, Joe Malone compte sept buts pour les Bulldogs de Québec dans la Ligue Nationale de Hockey.

Le hockeyeur Maurice Joseph Cletus (Joe) Malone est né à Saint-Colomb-de-Sillery, le 28 février 1890. Il est le deuxième d’une famille de onze enfants qui habite derrière l’église en bas de la côte. Son père est mesureur de bois (culler), comme son grand-père et son arrière-grand-père avant lui. Mais ce métier n’est pas pour lui. Le bois qu’il préfère, c’est celui d’un bâton – de crosse, de baseball mais surtout, de hockey.

Patineur au style fluide, il décrit ses prouesses offensives en ces termes : « Je n’avais pas le meilleur lancer, mais je savais où la rondelle irait. » De 1909 à 1924, il enfile un total de 401 buts en 307 matchs réguliers, de tournois et de séries de la coupe Stanley. Le grand historien Charles L. Coleman lui consacre une place sur la première équipe d’étoiles de l’époque 1893-1926.

Un record qui laisse le monde du hockey un peu froid.

Ce samedi 31 janvier est le soir le plus sibérien de l’hiver 1920 à Québec. Le mercure atteint -33 °C. Comme la glace est naturelle, il fait aussi très froid à l’intérieur de l’Aréna. Blâmant la température, les journaux évoquent « la présence d’un maximum de 1200 spectateurs, la plus petite foule de la saison ». Québec n’a qu’une maigre victoire depuis le début de la saison, mais a livré un duel relevé deux jours plus tôt face au Canadien, pour une défaite en prolongation de 4-3. Le club Saint-Patrick de Toronto, troisième au classement, est en ville après une défaite de 7-0 sur les Sénateurs d’Ottawa.

C’est le 12e et dernier match de la demi-saison et celui disputé à Ottawa est plus important : Le gagnant du match entre le Canadien (8-3) et les Sénateurs (8-3) s’assure d’une place en série.

À Québec, l’affrontement St-Pats (5-6) et Bulldogs (1-10) est sans signification, sinon de débuter l’autre moitié de saison sur une note positive.

Joe Malone compte le premier but du match sur une échappée, puis se fait refuser un but à la fin de la première période dont la rondelle, d’après la description, avait pourtant roulé sur l’épaule du gardien avant de tomber dans le filet. Malone donne le ton à sa prestation magique avec les trois buts de son équipe en deuxième période. Les Bulldogs mènent alors 6-4 et le match est chaudement disputé. Le Saint-Patrick, qui a le luxe d’avoir un gardien auxiliaire, remplace Ivan Mitchell par la recrue Howard Lockhart en troisième période. Après avoir vu Toronto ramener le pointage 7-6, Joe Malone complète son irrésistible poussée. Il compte deux buts en avantage numérique, puis son septième et dernier but avec 45 secondes à faire (à noter qu’il n’est pas compté dans un filet désert). L’équipe du capitaine Malone l’emporte 10-6. Le « fantôme » enregistre sept buts importants dans une cause gagnante par des conditions climatiques épouvantables. Le Toronto Star raconte que le joueur étoile Corbett Denneny de Toronto a subi des engelures à deux doigts et à trois orteils.  

Sommaire du match de sept buts de Joe Malone. La Patrie, 2 février 1920

Un record passé sous silence, puis oublié.

L’Événement de Québec décrit le mieux les prouesses du fantôme.

 « Joe Malone a joué une de ses parties d’autrefois et a à lui seul compté sept points dans la soirée. Joe était en verve et chaque fois qu’il a eu la chance de trouver un point faible dans la muraille torontoise, il lançait avec une rapidité étonnante […] ».

Le record n’est toutefois jamais souligné. La presse canadienne se contente d’annoncer une « performance individuelle inégalée cette saison ». Même constat ailleurs au pays. Le Soleil écrit timidement « qu’il joua sa plus grande partie de la saison ».

Il faut dire qu’à cette époque ou les joueurs vedettes pouvaient parfois passer 40 minutes et plus sur la patinoire, les exploits de trois buts ou plus étaient assez communs. Trois semaines auparavant, Newsy Lalonde avait compté six buts pour le Canadien.

Malone avait par ailleurs habitué la presse à ce genre de partie. Le 8 mars 1913 à Québec, il compte à neuf reprises dans une victoire de 14-3 lors du premier match du challenge de la Coupe Stanley contre les Millionnaires de Sydney, champions de la Maritime Professionnal Hockey League. En 1917, il avait aussi compté huit buts contre les Wanderers de Montréal dans la toute aussi puissante NHA, l’ancêtre de la LNH.

Mais ses sept buts signent un nouveau record de la LNH dont la récente histoire ne compte que 88 matchs en saison régulière.

Cet exploit fini toutefois par être oublié, et pire, totalement ignoré. Lorsque Syd Howe (aucun lien de parenté avec Gordie) compte six buts le 3 février 1944, les journaux de toute l’Amérique parle d’un nouveau record de la LNH. Même réaction dans Le Soleil de Québec, sous la plume de Edmond Piché. Il faut admettre, à sa défense, que le guide annuel de la LNH ignore complètement son exploit.

Alors qu’à Ottawa, on déroule le tapis rouge sous les pieds de Howe pour un hommage trois ans plus tard, le 22 février 1947, un amateur averti de Toronto souligne dans certains journaux que le record appartient en fait à Joe Malone. Malgré cet article, seule l’intronisation de Malone au Temple de la renommée en 1950 semble secouée la LNH, et l’Ottawa Citizen n’hésite plus à remettre en question la marque de Howe.  Les années ont semblé tranquillement corriger la faute. Lorsque Red Berenson compte six buts en 1968 pour les Blues de St-Louis, la presse souligne que le joueur des Blues a égalé le « record moderne ». Ce terme, n’est plus utilisé aujourd’hui, pas plus le 7 février 1976 lorsque Darryl Sittler devient le dernier joueur à être passé si près…

The Leader Post, 22 février 1947

Joe Malone, surnommé à juste titre « Gentlemen Joe » n’était certainement pas celui qui allait alerter la presse. C’est un homme discret, respectueux qui ne cherche pas les projecteurs.  En 1945, on se souvient heureusement de Malone lorsque Maurice Richard tente de briser son vieux record de 44 buts en une saison établi chez le Canadien en 1918. Malone évite poliment les journalistes qui veulent obtenir ses commentaires. « Je ne voulais pas ajouter de la pression à Maurice Richard. Je voulais attendre qu’il compte son 45e but pour me manifester, et j’étais d’ailleurs très heureux d’être sur place pour lui remettre la rondelle du match, au Forum ».  

Quelques records inatteignables.

En 2009 lors d’une rencontre avec plusieurs descendants de Joe, à London, Ontario, la famille discutait de ce grand record, qui n’a d’égale à leurs yeux que sa nomination au Temple de la renommée.  « Un jour, il sera battu », disait Joe junior. « Et je mise sur Ovechkin ».

Depuis 100 ans, plus de 50 000 matchs ont eu lieu sans qu’un autre joueur, ni Ovechkin, ne répète l’exploit du fantôme.

Malone est un légitime détenteur du record individuel le plus difficile à atteindre.

Depuis 1917, sept joueurs ont obtenu six buts dans un match, dont Malone, quelques semaines plus tard, le 10 mars 1920 à Québec, dans une victoire de 10-4 contre les éventuels gagnants de la Coupe Stanley, les Sénateurs d’Ottawa. C’était aussi le dernier match de l’histoire des Bulldogs.

Malone a compté cinq buts ou plus à cinq reprises, un autre record de la LNH, dont trois fois avec le Canadien. Les légendaires Wayne Gretzky et Mario Lemieux sont les seuls à avoir réalisé l’exploit à quatre reprises.

De tous les joueurs actifs, et ils sont plus de 750 par saison, seul Patrick Laine des Jets de Winnipeg a un match de cinq buts. Seulement trois joueurs ont réussi la quinte depuis 1996.

Ce record sera certainement le plus difficile à battre.

Malone est codétenteur du plus grand nombre de buts (4) en une période, et il est le seul à l’avoir fait plus d’une fois, à trois reprises.

Il est aussi le joueur ayant obtenu les plus rapidement 100 buts dans la LNH, en 61 matchs. C’est aussi le détenteur de la meilleure moyenne de but par match en une saison (2,2 avec le Canadien en 1917-18.)

Seul Frank McGee des Sénateurs d’Ottawa a compté plus de buts lors d’une rencontre pour la Coupe Stanley – 14 – lors d’un massacre de 23-2 en 1905 qui n’aurait dû n’avoir lieu. (Dawson City n’était pas une équipe qui avait remporté un championnat au préalable).

Voici la page des records de la LNH. Les sept buts de Malone sont bien en haut de la liste, cette fois…

Carte Topps 1961, signée par son fils Joe jr.

Malone en rafale…

En 1913, hiver de leur deuxième Coupe Stanley, Malone connait sa meilleure saison en carrière. En saison, série et tournois internationaux qui transportent les Bulldogs à New York, Vancouver et Calgary, il enfile un impressionnant total de 65 buts en 28 parties.

Joe Malone est le premier joueur de la région de Québec à avoir été intronisé au Temple de renommée du hockey, et ce, en 1950. Suivront quatre gardiens de but : son coéquipier Paddy Moran (1958), Percy Lesueur (1961) Joe Cattarinich (1977, mais élu à titre de bâtisseur) et Patrick Roy (2006).

Les représentants des médias de Québec Richard Garneau (1999) et Gilles Tremblay (2002) ont remporté le Foster Hewitt Memorial Award et Claude Larochelle (1989) le Elmer Ferguson Memorial Award, des honneurs associés au Temple de la renommée du hockey.

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Bonjour Marc, j’adore votre livre et votre site web. Je suis blogeur spécialisé dans le hockey vintage et j’ai comme projet actuellement de chroniquer rétroactivement chaque match de la saison 1919-20 des Bulldogs. Je viens justement de parler du record de Malone et je vous cite comme source évidemment.

    Vous pouvez le lire ici et il y a le lien dans le haut pour les matchs passés.

    https://pucktavie.blogspot.com/2020/01/la-saison-1919-20-des-bulldogs-de_31.html

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